Au cœur des missions de la Direction des Ressources Marines (DRM) figurent la gestion, le développement et la valorisation de la pêche. Cet engagement se traduit par un accompagnement de terrain des professionnels, et tout particulièrement des pêcheurs lagonaires. Ce secteur représente un enjeu majeur pour la Polynésie française, tant pour l’autosuffisance alimentaire que pour l’équilibre socio-économique de Tahiti et des archipels.
La pêche lagonaire rassemble une grande diversité de profils (professionnels, amateurs, occasionnels ou réguliers) et de techniques. Ex : à la ligne, au filet ou au fusil. C’est une pêche sélective qui contribue au développement durable de la pêche lagonaire. Cette dernière pratique, la pêche sous-marine au pupuhi, comporte des risques vitaux : si les syncopes sont tristement célèbres, les accidents de décompression (ADD) restent méconnus et trop souvent associés, à tort, à la seule plongée en bouteille.
C’est pourquoi, afin de préserver ce patrimoine culturel vivant tout en garantissant la sécurité des pratiquants, la DRM soutient activement depuis plus de dix ans les formations dispensées par la FTSSC (Fédération tahitienne des sports subaquatiques de compétition).
Ce partenariat historique se traduit par le financement intégral de ces sessions, permettant de toucher les usagers de Tahiti et des îles sans aucun coût pour les participants, les associations et leurs formateurs bénévoles. Au-delà du soutien financier et matériel pour le transport des équipements, la DRM peut mettre à disposition ses propres infrastructures pour accueillir les formations lorsque cela est nécessaire.
Pour aborder en détail les enjeux et les dangers de la chasse sous-marine, nous avons rencontré Taina Orth, cofondatrice de l’association To’a Hine Spearfishing, lors d’un stage de sécurité dédié aux pratiquants.
Elle nous explique sa démarche :
« L’association To’a Hine Spearfishing a été créée en 2022 avec Onyx Le Bihan. Toutes les deux, nous venions de passer plus de dix ans au sein de l’AS Tefana Chasse Sous-Marine aux côtés de Rahiti Buchin, un club davantage axé sur la compétition. Nous avons ressenti le besoin de fonder notre propre structure pour transmettre nos connaissances différemment. Notre objectif premier était de rendre cette discipline accessible aux femmes grâce à un encadrement adapté. Au-delà des techniques de chasse, nous voulons promouvoir un mode de vie sain, montrer que l’on peut se nourrir par soi-même et apprendre à vivre en harmonie avec l’océan en apprenant à mieux le connaître.
Bien que notre priorité soit de fédérer une communauté de femmes et de les accompagner, notamment via les réseaux sociaux, notre association reste ouverte à tous. De plus, nos activités ne se cantonnent pas à la chasse : nous intégrons les trois disciplines de notre fédération, à savoir la chasse sous-marine, l’apnée et la nage avec palmes.
Selon la demande et les financements disponibles, nous organisons des stages spécifiques de sécurité tous les deux ou trois mois.
Nos formations sont variées : initiation à la sécurité, perfectionnement en apnée ou ateliers dédiés aux jeunes. Nous sommes aussi sollicités par des comités de pêcheurs soucieux de former leurs membres à la sécurité en binôme, particulièrement en amont des compétitions lagonaires. Nous sommes par exemple intervenus auprès de l’association d’Afareaitu pour encadrer leurs équipes. Enfin, nous sensibilisons les plus jeunes en milieu scolaire. En tant qu’enseignante au collège de Paopao, j’ai intégré les activités subaquatiques au cursus d’une classe, avec l’espoir que cette discipline devienne un jour une option scolaire officielle, au même titre que le va’a. »
« Depuis le début de l’année, nous déplorons plus de huit décès liés à la chasse sous-marine. C’est beaucoup trop, d’autant plus que ces accidents auraient pu être évités.»
« Le problème principal, c’est l’ego. La plupart des drames surviennent parce que les pratiquants ne sont pas assez à l’écoute de leur corps ou ne se trouvent pas dans de bonnes conditions psychologiques. Souvent, un pêcheur expérimenté s’imagine qu’il ne peut rien lui arriver. Il pense pouvoir plonger en eau profonde sans équipier ou, s’il est accompagné, chacun chasse de son côté dans une logique de compétition, à celui qui ramènera le plus gros poisson.
C’est leur approche même de la discipline qui pose problème.
Je reste convaincue que c’est par la formation et la sensibilisation que nous réussirons à leur transmettre les bons réflexes, mais surtout à leur faire prendre conscience que cela n’arrive pas qu’aux autres. Lorsqu’ils sont seuls face à eux-mêmes, c’est aussi de leur responsabilité de se dire : « J’ai une famille qui m’attend à la maison. Je dois ramener du poisson, mais je dois surtout rentrer sain et sauf. »
« Il faut une véritable prise de conscience : la mer n’est pas notre environnement naturel, nous devons y prendre toutes les précautions possibles. »
Comment se déroule un stage de sécurité ?
Le stage commence par l’évaluation des connaissances des participants sur la sécurité en chasse sous-marine et en apnée.
Ensuite, Taina aborde un sujet crucial : le matériel.
Un équipement défaillant peut directement provoquer un accident.
Il faut donc s’assurer du parfait état des palmes, du masque, du tuba, de la combinaison, des gants et des chaussons. La ceinture de plombs et le couteau sont également passés au crible. L’attirail du pêcheur est vaste, et son entretien est une question de survie. Par exemple, si le mécanisme de la gâchette d’un fusil est négligé, le coup peut partir seul et flécher un autre chasseur.
Maîtriser les gestes qui sauvent
L’étape suivante se déroule sur la plage.
Nous y enseignons les premiers gestes de secours et apprenons aux stagiaires à reconnaître les signes de détresse chez leur binôme :
- des yeux vitreux ou révulsés, un lâcher de bulles à la remontée, des mouvements incontrôlés et désordonnés, ou encore une apnée anormalement longue.
Dans un premier temps, je montre les étapes clés de l’assistance en profondeur :
- savoir larguer la ceinture de plombs de la victime, apprendre à la retourner et maintenir ses voies respiratoires fermées jusqu’à la surface. Cela évite qu’elle n’avale de l’eau en cas de spasme respiratoire lié à la syncope.
Une fois à la surface, les réflexes sont précis :
- il faut retirer le masque de la victime, tenter de la stimuler verbalement et physiquement en lui tapotant le visage, et pratiquer un bouche-à-nez pour insuffler de l’air si elle reste inconsciente. L’objectif final reste de maintenir le binôme hors de l’eau, de ramener la victime à terre et de donner immédiatement l’alerte aux secours. »
L’hydratation, pilier de la sécurité en apnée.
- Durant une sortie de 6 heures, il est indispensable de consommer entre 2 et 3 litres d’eau, à répartir avant, pendant et après l’effort. La déshydratation rapide favorise la fatigue et les crampes, des facteurs qui augmentent considérablement le risque d’accident, notamment les accidents de décompression qui peuvent provoquer de graves séquelles.
Pendant la remontée d’une victime de syncope, le sauveteur doit maintenir le masque sur le visage ou garder les voies respiratoires (nez et bouche) fermées.
Pourquoi c’est vital :
Lors d’une syncope due au manque d’oxygène (hypoxie), les voies respiratoires se ferment automatiquement par réflexe (laryngospasme). Cependant, lors de la remontée ou juste en arrivant à la surface, la victime peut avoir un réflexe respiratoire involontaire (une reprise inspiratoire). Si ses voies respiratoires ne sont pas protégées, elle va inhaler de l’eau directement dans les poumons, ce qui transforme une syncope « sèche » en une noyade « humide », une complication beaucoup plus grave et difficile à réanimer
Voici les conseils essentiels partagés par Taina Orth pour pratiquer la chasse sous-marine en toute sécurité (liste non exhaustive) :
1. La préparation humaine et logistique
- Une condition physique et mentale irréprochable : La chasse sous-marine est un sport très exigeant. Évitez de plonger après une nuit festive, un repas trop copieux ou une dispute familiale. Partir l’esprit troublé ou fatigué augmente considérablement le risque d’accident.
- Un matériel irréprochable : Vérifiez scrupuleusement tout votre équipement avant le départ. Un masque défectueux ou un fusil mal entretenu peuvent vite transformer une sortie en cauchemar.
- Météo et réglementation : Consultez systématiquement les bulletins météo pour éviter les risques inutiles liés à la forte houle. Renseignez-vous également sur la réglementation locale du secteur visé (PGEM, zones de Rahui, etc.).
- Prévenir ses proches : Informez toujours quelqu’un à terre de votre zone de pêche et de votre heure de retour prévue. En cas de retard significatif, ils pourront donner l’alerte rapidement.
2. Les règles d’or en binôme et gestion de l’effort
- Ne jamais plonger seul : Choisissez un binôme qui connaît vos limites (profondeur et temps d’apnée) et appliquez strictement la règle du « un qui plonge, un qui regarde ». Ne descendez jamais en même temps.
- Une surveillance continue : Le binôme resté en surface doit suivre le plongeur des yeux jusqu’à sa remontée. Restez attentif aux signes de malaise à l’émersion : yeux vitreux ou révulsés, lâcher de bulles suspect, ou gestes désordonnés.
- Respecter les temps de récupération : Entre 10 et 20 mètres : le temps de récupération en surface doit être au moins égal au temps de plongée. Au-delà de 20 mètres : il faut impérativement doubler ce temps (ex: pour une apnée d’1min 30, attendez 3min avant de redescendre).
- S’hydrater régulièrement : Buvez de l’eau avant, pendant et après la session. Prévoyez 2 à 3 litres d’eau pour une sortie de 6 heures.
- Connaître ses limites : Ne poursuivez pas un poisson qui sonde trop profondément. La règle d’or est de le faire venir à soi plutôt que de se mettre en danger.
3. Environnement, faune et visibilité
- Se signaler impérativement : L’usage d’une bouée de signalisation ou d’un pavillon est obligatoire. À Moorea, le trafic nautique est dense, particulièrement pendant la saison des baleines. Être visible est une question de survie.
- Analyser le milieu et les prédateurs : Observez l’environnement avant de vous mettre à l’eau. Évaluez la présence des requins et leur comportement (période de reproduction, signes d’excitation ou de frénésie).
- Gestion des prises (le piège de la ceinture) : Ne fixez jamais vos poissons morts à votre ceinture. C’est le meilleur moyen de déclencher une attaque de requin ou de murène (les cas de morsures par l’arrière sont fréquents).
Utilisez une planche ou un casier flottant en surface pour stocker vos prises et éloigner le danger de votre corps. - La prudence extrême de la nuit : La pêche de nuit réduit drastiquement la visibilité et démultiplie les risques ; la cohésion du binôme y est encore plus vitale.
La note de Taina : « Pour ma part, je ne pratique pas la pêche de nuit et je me positionne contre cette pratique. Je comprends néanmoins que certains pêcheurs locaux y aient recours par nécessité pour nourrir leur famille. »
Pour progresser en toute sécurité, n’hésitez jamais à solliciter et à profiter de l’expérience des plongeurs plus chevronnés.
Crédits photos : Patrick Foussard (InfoConcept) et Taina Orth (Co Présidente Association To’a Hine Spearfishing)









