L’HOLOTHURIE Rori

Un trésor convoité mais fragile

Les holothuries, aussi appelées rori en tahitien, sont des échinodermes comme les oursins et les étoiles de mer. Elles appartiennent à la classe des Holothuroidea qui compte environ 1700 espèces. Ces animaux marins possèdent un cercle de tentacules autour de la bouche, ont un corps mou, cylindrique et allongé qui rappelle la forme d’un concombre, d’où leur surnom de concombres de mer. Lorsqu’elles sont séchées, on les appelle les bêches de mer ou encore les trépangs.

Un rôle écologique reconnu comme très important

Les concombres de mer ont un rôle écologique très important dans le fonctionnement des écosystèmes ainsi que dans les processus biologiques des fonds marins. Effectivement ces animaux :

  • participent au remaniement des sédiments dans lesquels ils s’enfouissent ;
  • nettoient les fonds en avalant de grandes quantités de sédiments, qu’ils rejettent après avoir digéré la fraction organique ;
  • recyclent des nutriments en rejetant des sels de phosphore et d’azote utilisés ensuite notamment par les algues et les coraux ;
  • présentent des associations avec de nombreuses espèces (crabes, crevettes, des espèces proches des escargots et des vers, poissons carapidés…).

Cependant, il s’agit de généralités, leur biologie (par exemple l’âge et la taille de première maturité sexuelle) et leur écologie (par exemple les habitats aux différentes étapes de leur vie) sont encore méconnues et nécessitent des recherches complémentaires dans plusieurs lagons afin de connaître davantage leur rôle écologique et leur impact sur les écosystèmes marins et côtiers.

Le développement contagieux de l’exploitation des Holothuries

Les espèces commerciales

Les holothuries sont utilisées principalement à des fins alimentaires, mais également pour le développement de produits pharmaceutiques et cosmétiques. Après être pêchées, les holothuries sont vidées, bouillies, séchées et fumées et sont commercialisées en Asie où elles y sont très appréciées notamment pour leurs vertus thérapeutiques et aphrodisiaques.

A partir des années 80, la pêche commerciale d’holothuries s’est largement développée au niveau mondial avec comme principal acheteur le marché asiatique. La pêche des holothuries est passée de 4 300 tonnes en 1950 à un niveau record de 23 400 tonnes en 2000. à ce jour 35 espèces d’holothuries sont commercialisées dans le Pacifique.

En Polynésie française, la pêche commerciale d’holothuries, initiée en 2008 s’est largement développée pour atteindre en 2011 et 2012 des exportations record de 125 tonnes en 2012 (contre 3,1 tonnes en 2019). Compte tenu de la pression exercée sur les stocks, la Polynésie française a en novembre 2012 réglementé la pêche des holothuries pour préserver leurs stocks. Seules cinq espèces ont été autorisées à être commercialisées et exportées : Holothurie ananas ou rori painapo (Thelenota ananas), Holothurie marron de récif ou rori papa’o (Actinopyga mauritiana), Holothurie blanche à mamelles ou rori ù uouo (Holothuria fuscogilva), Holothurie noire à mamelles ou rori u ‘ere ‘ere (Holothuria whitmaei) et Holothurie vermicelle ou léopard ou rori ruahine (Bohadschia argus).

Les plus recherchées par les pêcheurs sont les holothuries à mamelles en raison de leur valeur commerciale.

Les Holothuries, des espèces vulnérables

Parmi les espèces présentes en Polynésie française, les holothuries à mamelles plus communément appelées rori titi (Holothuria fuscogilva et Holothuria whitmaei) sont deux espèces particulièrement vulnérables à la surpêche du fait de leur :

  • accessibilité, ces holothuries peuvent être capturées dans des eaux peu profondes et ne nécessitent aucun engin de pêche particulier ;
  • densités faibles;
  • système de reproduction reposant sur un mécanisme de diffusion des gamètes en mer avec la nécessité de la présence de populations denses pour la reproduction ;
  • maturité sexuelle tardive, elles peuvent être pêchées avant d’avoir pu se reproduire ;
  • valeur commerciale très élevée qui encourage la surexploitation de ces espèces.

Les actions pour une meilleure gestion des ressources

L’inscription de trois espèces d’holothuries à la CITES

La CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages en danger) fixe un cadre juridique et des procédures pour faire en sorte que les espèces sauvages en danger faisant l’objet d’un commerce international puissent être exploitées sans impact sur la ressource.

Elle soumet à des contrôles le commerce international des individus ou parties d’individus des espèces en danger en fonction de leur classement dans ses diverses annexes qui assurent différents niveaux de protection en fonction de leur situation écologique et du risque qu’elles soient impactées par le commerce.

Compte tenu du niveau actuel d’exploitation visant à satisfaire la demande internationale,  trois espèces d’holothuries ont, en août 2019, été inscrites à l’annexe II de la CITES. Les échanges commerciaux des spécimens ou parties de spécimens de ces espèces seront soumis à l’obtention de permis à partir d’août 2020.

Sur ces 3 espèces, deux sont présentes et exploitées en Polynésie française et exportées. Il s’agit des espèces d’holothuries à mamelles blanches et noires, qui ne pourront plus être exportées à partir d’août 2020, à moins d’obtenir un avis de commerce non préjudiciable.

Pour obtenir cet avis, la Polynésie française va devoir, comme elle l’a fait pour les bénitiers, démontrer par la réalisation d’études d’évaluation de stocks, de renouvellement des populations… que l’exploitation de ces holothuries ne nuit pas à la survie de ces espèces.

L’élevage d’holothuries

Pour faire face à la surexploitation par des pêches intensives, des essais d’élevage ont été réalisés sur des holothuries tropicales dans plusieurs pays comme le Vietnam, les îles Salomon, la Nouvelle-Calédonie, Madagascar, le Vanuatu et les îles Tonga.

 « A partir de Juillet 2020 et pour une durée envisagée de 3 ans, un projet de recherche et développement sera réalisé par l’équipe de Tahiti Marine Products d’Auguste Buluc en partenariat avec la DRM qui conduira ce projet de R&D avec l’appui de l’Ifremer. Ce projet étudiera l’élevage d’holothuries au sein des bassins de Vairao. Ce sera une première en Polynésie française ! L’ambition principale est de démontrer la faisabilité de la reproduction et de l’élevage de deux espèces d’holothuries, mais aussi de monter un programme de R&D afin de développer les connaissances biologiques et écologiques sur les deux espèces d’holothuries à mamelles présentes en Polynésie française ; avec un objectif de pacage marin ou sea ranching… »

Auguste Buluc

Retrouvez les détails de ce projet page 24 du magazine Hotu Moana n°2 – section portrait.

Du prélèvement au grossissement, les techniques d’élevage en écloserie se caractérisent par 5 étapes clés :

  1. Stocks de géniteurs – Prélèvement marin des géniteurs et stockage en milieu approprié
  2. Ponte – Préparation des géniteurs pour la reproduction
  3. Élevage larvaire – Transfert des œufs dans les bacs pour élever les larves
  4. Nurserie Élevage des juvéniles
  5. Grossissement des juvéniles – Dans des filets à poche installés dans des bassins avant transfert dans des enclos en mer

La Polynésie, pour une gestion durable des ressources

Face à la pression de pêche observée dans plusieurs îles, et la forte augmentation des exportations, le Pays a pris la décision en 2012 de réglementer la pêche et le commerce de l’ensemble des espèces d’holothuries pour préserver cette ressource marine.

Des mesures de gestion ayant pour objectif de préserver cette ressource ont été mises en place pour la pêche commerciale avec :

  • une limitation de la pêche à certaines espèces avec des tailles minimales et des quotas par espèces,
  • des périodes durant lesquelles la pêche ne peut pas être autorisée et qui varient en fonction des espèces,
  • des zones de réserve dans lesquelles la pêche des holothuries est interdite, et qui doivent représenter au minimum 1/3 de la surface de chaque habitat concerné par les espèces exploitées.
  • l’obligation de prélever à la main,
  • l’interdiction de pêche de nuit,
  • un système d’agrément des commerçants en holothuries.

La pêche commerciale est interdite en tout temps et sur tout le territoire sauf lorsqu’un arrêté du Conseil des ministres autorise une ouverture de pêche.

Pour qu’une campagne de pêche commerciale aux holothuries soit autorisée, il faut qu’un comité de gestion local soit créé. Il est chargé de :

  • définir les modalités d’exploitation des holothuries sur l’île ou la commune concernée ;
  • faire appliquer la réglementation ;
  • suivre le déroulement de la pêche et de s’assurer que les quotas attribués ne soient pas dépassés ;
  • mettre en relation les pêcheurs avec les commerçants agréés qui sont les seuls à pouvoir acheter et exporter les produits issus de ces campagnes de pêche.

Les besoins et perspectives de recherche

Malgré l’importance commerciale des holothuries à mamelles, la communauté scientifique reconnaît le manque d’informations scientifiques sur leur biologie, leur écologie et la dynamique de leurs populations. Des études scientifiques complémentaires sont indispensables pour établir des plans de gestion complets, susceptibles de garantir la conservation de ces espèces avec des régimes de prélèvement durable.

Les perspectives de recherche pour une meilleure gestion et les actions à développer concernent :

  • des paramètres biologiques et écologiques, de génétique et de capacité de charge des lagons,
  • des paramètres halieutiques tels que l’évaluation des stocks, de leur dynamique de recrutement, de croissance, de reproduction et de survie, afin de déterminer des niveaux de pêche non préjudiciables par lagon exploité,
  • une implémentation de la réglementation, d’une part vis-à-vis des nouvelles règles liées à la CITES, et d’autre part, en lien avec le développement de l’aquaculture et du pacage marin, afin de pouvoir maîtriser cette technique sans impact sur la ressource sauvage,
  • des données socio-économiques et culturelles pour favoriser le commerce équitable,
  • un suivi et une assistance technique à la filière, avec des actions de formation et de communication entre les gestionnaires et les autres acteurs concernés.